Les affranchis de la mine du diable

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMiguel famille, quartier des mineurs, Potosi © Pauline André-Dominguez

En Bolivie, les mineurs se sont organisés depuis des années en coopératives indépendantes. Libérés du travail forcé, ils constituent une force politique majeure avec une capacité de mobilisation sociale à faire tomber des dictatures. Hier condamnés à brûler leur vie sur la montagne d’argent de Potosi, ils sont aujourd’hui quelques centaines à s’échapper de « l’enfer ». Une alternative : devenir guide. Accompagner les voyageurs dans les dédales de la mine du diable. Faire connaître les conditions de travail, raconter l’histoire de la riche Potosi d’antan, entretenir la mémoire des huit millions d’indiens morts pour enrichir l’Europe coloniale. Reportage aux côtés de Basilio Vargas, mineur depuis l’âge de douze ans.

(A lire dans le dernier numéro d’Altermondes)

Un bâton de dynamite entre les lèvres, Basilio craque une allumette. La flamme effleure l’extrémité de l’explosif sous les regards figés des voyageurs. Rien. « Sans la mèche et le détonateur, pas de réaction chimique », explique le jeune mineur devenu guide dans les mythiques mines d’argent de Bolivie. Fin de la démonstration. « Je vous attends dans le bus ! », conclu le jeune homme de 24 ans. C’est ici, au pied de la colline ruisselant d’argent, que les chercheurs de pierres précieuses achètent un peu de coca, des cigarettes et de la dynamite avant de descendre dans les mines. Dans l’une des 75 boutiques du marché des mineurs, les voyageurs se procurent un peu de tout ça, comme un droit de passage pour pénétrer les gorges mystérieuses de Potosi.
Le bus bringuebalant se faufile dans les rues pentues de la ville. Direction, le belvédère sur le versant Ouest de la montagne pelée. Une série de clichés, l’image du fameux Cerro Rico est capturée dans les boitiers photos des « gringos ». Basilio reprend : « Nous sommes à 4 070 mètres d’altitude, Potosi est la deuxième ville la plus haute du monde[1]. Face à vous, la célèbre colline d’argent dont on dit qu’elle ‘‘mange les hommes vivants’’ ». Vu d’en bas, la montagne semble crier de ses plaies jamais refermées. Elle survie, les veines ouvertes, la chair tailladée jusqu’au sang. Plus de cinq siècles après sa découverte, les hommes continuent de puiser dans ses entrailles[2]. Le problème, c’est que la montagne ne rapporte plus, ou si peu ; des résidus de minerai, des cailloux gris sans reflets. Le Cerro Rico ne brille plus et Potosi non plus. Aujourd’hui, l’ancienne cité impériale[3] est l’une des villes les plus pauvres du pays.

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Cerro Rico, Potosi © Pauline André-Dominguez

Devenir guide

Alors les mineurs cherchent une porte de sortie. Comment anticiper ce jour où la montagne ne donnera plus que des pierres et de la poussière ? Et comment échapper à l’enfer minier ? Comme Basilio, ils sont nombreux à proposer leurs services de guide aux étrangers intrigués par cette montagne qui fut la plus grande réserve d’argent au monde.

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Mineur avec un groupe de voyageurs, Potosi © Pauline André-Dominguez

En file indienne, les touristes sortent de la mine, Basilio en tête. Un à un, leurs corps reviennent à la lumière, sous le soleil brûlant de midi. Les voyageurs regagnent la ville. Basilio reste là. Le visage poudré de poussière blanc cassé, il sourit à sa mère qui trie le minerai à l’extérieur. L’heure du déjeuner. Basilio rejoint sa sœur dans leur maisonnette qui borde l’entrée de la mine Morena B. Comme les quelques 300 familles logées à flanc de montagne, ils sont chargés de veiller au matériel des ouvriers et de protéger la mine des envieux qui rodent la nuit. Basilio avale rapidement son plat de maïs. Cette après-midi, il a cours à l’université, bâtiment E, section « Tourisme ». « Il me reste deux ans », m’explique-t-il en chemin. « Après, j’aimerai vivre à la Paz ou à Santa Cruz, partir en Europe.» Depuis son entrée à la fac, il habite un petit appartement en ville. Chaque visite de deux heures lui rapporte dix euros par touriste ; l’équivalent de huit heures de labeur au fond de la mine. Guide deux à trois fois par semaine, étudiant l’après-midi et mineur à ses heures ; cet équilibre fragile permet à Basilio d’aider sa mère, de payer son loyer et de financer ses études. Après une journée passée hors du Cerro, il doit y retourner. La mine, il n’en n’est pas encore totalement libéré.

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Basilio Vargas, Cerro Rico, Potosi

Travailleurs de l’ombre

A la tombée de la nuit, quand les derniers rayons de soleil viennent se coucher sur les sommets enneigés des hauts déserts andins, les mineurs gravissent la colline embarqués dans des bus cahotants, sur des chemins terreux bordés par le vide. Basilio fait partie des quelques 15 000 ouvriers qui foulent chaque jour le sol usé de la montagne sacrée. Assis à l’entrée d’une des 190 mines encore en activité, il mastique près de 200 feuilles de coca. Stockées pour la journée dans un coin de la bouche, elles tuent la faim et la fatigue. Une quinzaine de mineurs travaillent avec lui dans sa coopérative, l’une des 37 que compte la riche colline.

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Mineurs en pause, Potosi © Pauline André-Dominguez

Un à un, les chasseurs de minerai disparaissent dans un trou noir. Un couloir étroit, un chemin savonneux, un rail en bois. L’une des quelques 5 000 galeries taillées dans le ventre de la terre. L’obscurité est totale. Seul repère : les lampes frontales. L’angoisse. Dans les profondeurs, résonne le fracas des foreuses et des explosions qui délogent les précieuses « veines » d’argent en forme de serpent. Chacun rejoint son poste. Les uns s’enfoncent des centaines de mètres sous terre où règne une chaleur tropicale proche de 40 degrés. Les autres se hissent dans les allées glacées des niveaux supérieurs traquant les tas de minéraux entassés là-haut. Une pèle à la main, ils ramènent les éclats de roche vers la galerie principale où les attendent les mineurs sur le rail. Basilio charge le minéral dans un chariot d’acier. « C’est bon ! », lance-t-il. Une tonne à déporter jusqu’à l’entrée de la mine. Basilio et son co-équipier se mettent en place. L’un pousse, l’autre tire le wagon qui file dans le tunnel. Un coup d’arrêt net. « Le rail a sauté ! ». Enfin dehors, ils renversent le chargement à l’extérieur. Un, deux, trois, quatre… Les wagonnets défilent toute la nuit, tour à tour vides ou pleins.

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Mineurs mine Morena B, Potosi © Pauline André-Dominguez

Au petit matin, les mineurs déferlent sur la colline. Avant de rentrer chez lui, Basilio salut deux de ses camarades qui discutent à l’entrée de la mine Pailaviri, la plus ancienne. Miguel Delgadello et Freddy Huanca sont aussi guides. « Tu as eu des touristes aujourd’hui ? », demande Miguel. « Oui, un couple de français, répond Freddy, et toi ? ». « Un groupe d’argentins mais on sent bien que la saison se termine, les anglophones vont arriver, si seulement je parlais anglais… », déplore Miguel. Freddy a 26 ans, il a travaillé dix ans dans les mines. Depuis quatre ans, il est guide hispanophone, comme Miguel, 40 ans, mineur de père en fils et guide depuis plus de dix ans. Miguel, rentre chez lui à pied. Il habite le quartier minier au pied de la colline.

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Cerro Rico, Potosi © Pauline André-Dominguez

La mine aux mineurs

Sur la route, Miguel se souvient de cette époque où les mines du pays étaient gérées par l’Etat via la Corporation minière de Bolivie (COMIBOL). L’industrie avait été nationalisée lors de la révolution de 1952[4] qui rendit leur droit à la dignité aux indiens, jusque-là exploités par les espagnols et « les barons de l’étain »[5]. Quand la COMIBOL déclina dans les années 80, l’Etat ferma les mines laissant plus de 27 000 ouvriers sur le carreau. Aussitôt, ils s’organisèrent en coopératives autogérées pour se réapproprier le parc minier, fleuron économique du pays[6]. Aujourd’hui, la majorité des mines de Bolivie leur appartient. A Potosi, les travailleurs résistent aux multinationales et à l’Etat pour garder la main sur ce centre minier emblématique, classé patrimoine mondial de l’humanité. Ils s’opposent sans relâche aux projets successifs d’exploitation intensive du Cerro Rico. En Bolivie, les mines respirent la révolte politique et la majorité des leaders du pays ont fait leurs classes dans le syndicalisme minier.
« Aujourd’hui, nous sommes libres mais les conditions de travail sont rudimentaires et dangereuses », précise Miguel. La coopérative a aussi ses limites ; les mineurs y travaillent à leur compte, payés à la quantité de minéral extrait. Mais la montagne ne donne pas tous les jours. Alors, ils n’ont pas les moyens d’acheter le matériel qui leur permet de travailler dans de meilleures conditions. « Et puis, certaines coopératives n’ont de coopératif que le nom. L’argent n’est pas toujours bien redistribué », ajoute Miguel tout en tournant sa clé rouillée dans la serrure de sa porte d’entrée. « Pourquoi je suis devenu guide ? Parce qu’à la fin des années 80, les touristes étaient de plus en plus nombreux. J’étais fatigué de la mine et ça payait mieux. Mais c’est surtout pour financer les études de mes enfants, les préserver du monde minier ».

Miguel, Freddy et Basilio, comme la plupart des mineurs connaissent la mine depuis l’enfance. En 2005, ils étaient près de 800 à travailler sur la colline. Mais depuis quelques années, des associations luttent pour limiter le travail infantile comme Voces libres, cette ONG suisse qui assure l’éducation des enfants sur le Cerro dans l’école Robertito. Des enfants qui, depuis tout petits, vénèrent Satan.

Le Tio, opium du mineur

« On y est », prévient Basilio. A la lueur de sa lampe frontale, au creux d’une grotte, apparait une silhouette de forme humaine. Des yeux rouges, un corps d’argile pétri à la main, deux oreilles pointues. Basilio s’assoie aux côtés du vénéré Tio. Il se souvient de sa première rencontre avec le dieu de la mine aux allures de diable. Il avait 12 ans. « La mine, c’est le monde de Satan, y pénétrer, c’est comme brûler en enfer. Au début, le Tio me terrifiait mais j’ai vite compris qu’il ne fallait pas en avoir peur ». Avec son petit frère, il dessinait sur la roche pendant les moments de répit. Un peu de terre humide sur les doigts, un premier trait, puis un deuxième. Mais sur leurs dessins, il n’y avait ni maison, ni arbres, ni soleil. C’est le diable qu’ils peignaient de leurs mains. Pas une mine sans Tio. Il protège ou punit la vie de ceux qui croient en lui. « Nous lui offrons chaque jour coca, cigarettes, alcool, pour obtenir du minéral en abondance et pour qu’il nous préserve des accidents et de la maladie », explique Johnny Condori, à son groupe de touristes. A 33 ans, cet ancien mineur travaille comme guide indépendant, libre. « Je ne voulais pas mourir à 35 ans. La plupart d’entre nous succombe de la silicose ». L’impitoyable poussière de silice pénètre la peau du mineur, lui cisaille la chair, altère son gout et son odorat avant de conquérir ses poumons.

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Le tio, dieu de la mine, Pailaviri, Potosi © Pauline André-Dominguez

La liberté au pied de la mine

S’affranchir de la montagne qui tue et qui menace de s’effondrer[7]. Lutter pour une vie meilleure, loin des eaux polluées et de l’air contaminé par l’industrie minière. Une idée fixe dans l’esprit de Basilio, Miguel et Freddy, une obsession pour ces mineurs qui comme eux s’accrochent au tourisme pour se délivrer du Cerro. Une aubaine car la montagne attire chaque jour un peu plus de voyageurs. « Visiter Potosi, c’est un peu comme visiter Auschwitz[8] », me confie un français installé en Bolivie. Et si Potosi devient une ville fantôme comme le pressentent certains[9], ils pourront toujours travailler ailleurs. La semaine dernière, Basilio baladait un groupe de touristes à Uyuni, le plus grand lac salé de la planète, au Sud de Potosi. Ce soir, emmitouflé dans sa doudoune noire, il longe l’avenue principale. Un piercing au menton, les cheveux gominés et l’esprit connecté via son smartphone, Basilio rejoint des amis dans un bar. Ca vibre au fond de sa poche de jean. Un nouvel e-mail. Dans deux semaines, il ira à la Paz, capitale du pays, visiter les ruines de Tiwanaku avec une dizaine de touristes chiliens. Un pas de plus hors de la mine, il l’espère. Et comme lui, quelques milliers de mineurs qui rêvent d’ailleurs.

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Segundino, jeune mineur, Cerro Rico, Potosi © Pauline André-Dominguez

Notes :

[1] Après El Alto, la banlieue de la Paz (Capitale de la Bolivie).

[2] Après avoir quasiment épuisé les filons argentifères qui alimentèrent le développement de l’Europe aux 16ème et 17ème siècles, les mineurs traquent l’étain, le zinc et le plomb à la dynamite.

[3] L’empereur Charles Quint avait accordé à Potosi le titre de « ville impériale » avec un blason portant cette inscription : « Je suis la riche Potosi, le trésor du monde, la reine des montagnes et la convoitise des rois ».

[4] La révolution de 1952 sort le pays du féodalisme ; le gouvernement donne le droit de vote aux indiens et nationalise les mines des « barons de l’étain » ; de riches entrepreneurs boliviens qui avaient succédés aux colons espagnols et qui contrôlaient environ 80 % de la production minière au 19ème siècle.

[5] Les conquistadors avaient imposé aux paysans indiens la mita, un système de travail forcé dans les mines qui les obligeaient à quitter leurs terres pour un salaire de misère.

[6] En 2012, l’industrie représente 40 % du PIB avec en premier lieu l’activité minière.

[7] Selon l’étude d’un géologue américain réalisée en 2010. Depuis 2014, Potosi figure sur la liste des sites en péril établie par l’Unesco.

[8] A Potosi, plus de 8 millions d’indiens ont péri durant les trois siècles de domination espagnole ; un pan oublié de l’histoire. A titre de comparaison, 1,1 million de juifs périrent à Auschwitz et près de 6 millions furent assassinés au cours de la Shoah.

[9] Le minerai s’épuise, la montagne s’affaisse et les coopérativistes doivent faire face à la crise des matières premières sur le marché mondial, un virage difficile à prendre pour la Bolivie dont l’économie en dépend.

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